Regards sur les jardins potagers grenoblois du XVIIIe siècle

Regards sur les jardins potagers grenoblois du XVIIIe siècle

Jean-Baptiste Hilair, Jardin du Roy. Les serres, 1794

Artichauts, carottes, haricots, melons ou topinambours…

Au XVIIIe siècle,  la liste des plantes potagères est longue. Des jardins de nécessité aux luxueuses parcelles nobiliaires, les potagers répondent, jusque dans les villes, à toutes les exigences de la société et apparaissent comme de riches pépinières d’études. Pourtant la culture des légumes serait-elle si commune que l’on oublie de la mentionner spécifiquement ? 

Faire l’histoire des jardins potagers n’est pas tâche aisée, et, dans les sources, il est souvent difficile de différencier les formes de jardins qui se dissimulent derrière cette appellation. Fleurs, fruits et légumes poussent parfois seul au potager, au verger ou au sein de jardin d’agrément et parfois ensemble, dans des espaces mixtes. Au XVIIIe siècle, la culture potagère n’est plus principalement un besoin. Les jardins potagers et fruitiers dépassent leur aspect nourricier et deviennent même une mode chez les élites1. Ville parlementaire du siècle des lumières, Grenoble est une ville dynamique dotée d’un espace végétal riche. Pour preuve, le célèbre botaniste Dominique Villars herborise dans les alentours de la ville, à Sassenage, à Villard de Lans, au Moucherotte, à Revel ou encore à Uriage2

Quand est- il alors des jardins potager dans les rues Grenobloises de siècle des lumières ? 

Des jardins de papiers 

Daté de mai 1776, le plan « Lomet fils», représentation gravée de Grenoble, renseigne sur la place des jardins au cœur de la cité.

A l’intérieur de la ville, les « espaces verts » – promenades sous les arbres, carrés cultivés et parterres – se situent majoritairement le long de la muraille et dans ses pointes. Se trouvent également, sur les deux rives de l’Isère, des jardins détachés des fortifications, comme celui du collège de Grenoble et celui de Sainte Marie d’en bas, visibles au centre du plan. 

Représentation figurée oblige, le choix de la graphie est important. Ainsi, chaque forme retenue pour représenter les jardins évoque leurs « fonctions ». Ceux aux formes triangulaires rappellent celle des « jardins de propreté »3, « communément divisé en compartiments ». Les parcelles tracées en carré peuvent indiquer la présence de jardins potagers « divisés en différents quarrés, par des allées ou par des sentiers4 ».

Le jardin de ville est particulièrement détaillé. Le regard suit l’alignement des arbres le long de la promenade, devine leurs agencements autour du centre de « l’esplanade » et découvre le détail des quatre parterres, proche de celui encore visibles aujourd’hui.

Le dessin des alentours de la ville, sous les glacis, est aussi très précis. On y découvre les parcelles de jardins, les champs et les arbres qui en délimitent les contours. Comme de coutume, les espaces labourés sont évoqués, par des lignes, tracées à l’intérieur des parcelles. Celles-ci représentent les sillons des charrues, sans distinction « entre l’orge, le seigle, l’avoine […] pas plus qu’entre le choux, l’artichaut, l’asperge, la rave, le pois ou la feve5».

Haut : Lomet fils, Plan de la ville de Grenoble, 6 mai 1776
Bas : Cadastre Napoléonien modifié, Grenoble, 1810. En noir, les parcelles de jardins

A la recherche des jardins potagers grenoblois, le cadastre napoléonien de 1810 permet de visiter la ville. Ce document donne des informations sur tous les jardins, qu’ils soient privés, publics ou possession d’établissements religieux. Le cadastre révèle l’existence de 108 jardins situés à l’intérieur de la ville, mais, une fois de plus, ne fait pas de différence entre  potagers , jardins de propreté et parcelles mixtes . A l’exception du « Jardin Botanique », tous sont regroupés sous le terme unique de « jardin ». La distinction est en revanche faite avec les vergers. Ce document permet, à l’échelle de la ville et de ses faubourgs, d’observer dans certaines zones un nombre important de jardins.  A l’échelle de la rue, c’est leur positionnement précis qui apparaît, et, avec, la possibilité d’observer si les parcelles sont accompagnées de bâtiments.

Regard sur le jardin de l’hôpital général

Le jardin de l’hôpital général de Grenoble est situé à l’ouest de la ville, à proximité de celui de l’hôpital de la Charité, le long des remparts. Les jardiniers qui s’en occupent arrivent de différents horizons. Certains sont embauchés à l’extérieur de l’hôpital comme Gabriel Baudin6, 40 ans, originaire de Chambéry, qui prend la tête du jardin en 1765. D’autres sont pensionnaires du lieu. En 1763, par exemple, le dénommé Benoit Fortuné, « enfant de la maison » âgé de 67 ans travaille au jardin « pour secourir le jardinier ». La même année, Jean-Baptiste Magdelin, jeune homme de 25 ans « attaqué d’humeur froide » et blessé à la cuisse, « travaille au jardin de la pharmacie ». Bien que cette occupation soit principalement réservée aux hommes, le catalogue des pauvres de 1763 indique également que la nommée Laurence, « folle », « cercle au jardin»7.

On dispose de peu d’informations sur la forme du jardin potager et sur la place de chaque plantation. A partir de 1766, les plantes botaniques sont déplacées dans un nouveau jardin construit dans la basse-cour8. Avant cette date, plantes potagères et botaniques poussent vraisemblablement dans un espace commun. En 1767, le jardinier de l’hôpital plante 80 pieds d’artichauts achetés chacun un sol.  Ces plants sont repiqués pour remplacer une partie de l’ « ancienne plantation d’artichauts […] qui périrent totalement par la trop forte gelée de l’hiver 1766 »9. Un an plus tard, le curé d’Herbeys vend à l’un des jardiniers, huit livres de semence de pois gourmand ou mangetout, pour « renouveler les pois du jardin de l’hôpital »10. En septembre 1772, on achète des plants de poireaux « pour transplanter dans le jardin »11. Fin 1787, les carottes et le céleri achetés en juin, à Sassenage, grandissent tranquillement dans le potager12. Ces mentions d’achats sont malheureusement peu nombreuses dans les sources. Les jardiniers produisent sans doute leurs propres semences et n’en achètent que rarement. Pour permettre aux légumes une meilleure croissance, les jardiniers de l’hôpital utilisent du fien (fumier). Les quantités nécessaires sont achetées auprès de particuliers grenoblois et proviennent principalement des écuries des élites de la ville13.  Malgré l’implication des jardiniers, la production du jardin ne semble pourtant pas suffisante pour nourrir les pensionnaires et le personnel de l’hôpital. De nombreuses factures témoignent de l’achat régulier de lentilles, de pois, de fèves ou encore d’orge.

A côté du travail de la terre, les jardiniers de l’hôpital assument d’autres tâches. Cette obligation leur est spécifiée dès leur entrée au sein de l’hôpital14. Les jardiniers s’occupent par exemple de l’achat des plants de légumes nécessaires et sont ensuite remboursés par l’institution15. Ils s’occupent également de l’achat de leurs outils16. Cette tâche est parfois réalisée par d’autres,

comme en 1768, où le portier de la maison achète en foire une brouette à l’usage du jardinier17. Il arrive aussi que les jardiniers de la maison aillent chercher du bois18 ou du fien hors de l’hôpital. 

Les registres de délibération du conseil de l’hôpital renseignent également sur certains aspects de la vie quotidienne des jardiniers. Tous ne sont pas logés pas à la même enseigne. Les jardiniers venus de l’extérieur bénéficient d’une chambre particulière alors que les pauvres résident avec les autres pensionnaires, dans les salles des frères19.

A partir de 1780, les jardiniers doivent obligatoirement prendre leurs repas dans le « réfectoire aux heures accoutumées pour les dînés et soupés ». Il semble qu’avant cette date ils préfèrent s’isoler dans une baraque située dans le jardin. A l’abri des regards extérieurs, ces moments d’intimités permettent sans doute à certains de subtiliser les produits du jardin et de les faire sortir de l’hôpital. Le conseil de l’hôpital ordonne alors que la cabane reste inaccessible lors des repas et ne serve plus pour manger même « à dépanner ny à gouter »20. Pour sortir, les jardiniers doivent disposer d’une autorisation signée par les directeurs21. A partir de 1780, les jardiniers doivent obligatoirement prendre leurs repas dans le « réfectoire aux heures accoutumées pour les dînés et soupés ». Il semble qu’avant cette date ils préfèrent s’isoler dans une baraque située dans le jardin. A l’abri des regards extérieurs, ces moments d’intimités permettent sans doute à certains de subtiliser les produits du jardin et de les faire sortir de l’hôpital.

Le conseil de l’hôpital ordonne alors que la cabane reste inaccessible lors des repas et ne serve plus pour manger même « à dépanner ny à gouter »20. Pour sortir, les jardiniers doivent disposer d’une autorisation signée par les directeurs21. A partir de 1765, il leur est même défendu de fréquenter d’autres personnes de l’hôpital, hors des temps de travail et de travailler pour une autre maison22. Cette même année, l’administration rappelle au jardiniers l’interdiction de cueillir ou de vendre des graines « de quelles qualités quelles soient » pour un autre usage que celui du jardin23. La vente de graines à l’extérieur de l’hôpital apparaît d’ailleurs comme un problème récurrent puisque dix ans plus tard l’administration délibère que :

 « La direction prohibe avec empressement la vente d’aucune grenes ny plan de la part d’aucun des jardiniers de la maison à peine de faire de la prison pendant quinze jours et d’être mis hors l’hopital à la fin de la quinzaine et pour que les jardiniers de la maison nygnores la présente délibération elle sera affichée à la porte du jardin  »24.



1 Florent Quellier “ Le bourgeois arboriste (XVIIe-XVIIe siècles)”, Histoire urbaine, no 6, juin 2002, pp. 29-31.
2 Dominique Villars, Mémoire concernant les études de la médecine et de la chirurgie, Grenoble, 1790, p. 15.
3 Les « jardins de propreté » tout comme les « jardins de plaisir » sont deux expressions employées pour désigner les jardins d’agrément. Dominique Garrigues, Jardins et jardiniers de Versailles au grand siècle, Seyssel, Champ Vallon, 2001, p. 25.
4 Louis-Charles Dupain de Montesson, La science de l’Arpenteur dans toute son étenduë, op. cit., p. 49.
5 Ibid., p. 32.
6 ADI, H+_GRE/E_20, Registre de délibérations du conseil de l’hôpital général, 23 septembre et 7 octobre 1765.
7 ADI, H+_GRE/F_20, Catalogue des pauvres, 1763.
8 ADI, H+_GRE/E_21, Registre de délibérations du conseil de l’hôpital général, 1766-1769.
9 ADI, H+_GRE/E_151, Factures d’achats de l’hôpital général, dépenses extraordinaires, 10 octobre 1767.
10 ADI, H+_GRE/E_153, Factures d’achats de l’hôpital général, dépenses extraordinaires, 23 novembre 1768.
11 ADI, H+_GRE/E_161, Factures d’achats de l’hôpital général, dépenses extraordinaires, 20 septembre 1772.
12 ADI, H+_GRE/E_183, Factures d’achats de l’hôpital général, dépenses extraordinaires, 27 juin 1787.


3 ADI, H+_GRE,  Factures d’achats de l’hôpital général, dépenses extraordinaires.
14 ADI, H+_GRE/E_20, Registre de délibérations du conseil de l’hôpital général, 6 janvier 176615 ADI, H+_GRE/E_161, Factures d’achats de l’hôpital général, 20 septembre 1772 ; ADI, H+_GRE/E_151, Factures d’achats, 10 octobre 1767.
16 ADI, H+_GRE/E_169, Factures d’achats de l’hôpital général, 7 août 1776 ; ADI, H+_GRE/E_149, Factures d’achats, 27 octobre 1766.
17 ADI, H+_GRE/E_153, Factures d’achats de l’hôpital général, 5 décembre 1768.
18 ADI, H+_GRE/E_141, Factures d’achats de l’hôpital général, 14 novembre 1762.
19 ADI, H+_GRE/F_20, Catalogue des pauvres, 1763.
20 ADI, H+_GRE/E_25, Registre de délibérations du conseil de l’hôpital général, 17 avril 1780.
21 ADI, H+_GRE/E_26, Registre de délibérations du conseil de l’hôpital général, 25 septembre 1780.
22 ADI, H+_GRE/E_20, Registre de délibérations du conseil de l’hôpital général, 23 septembre et 7 octobre 1765.
23 ADI, H+_GRE/E_20, Registre de délibérations du conseil de l’hôpital général, 7 octobre 1765.
24 ADI, H+_GRE/E_24, Registre de délibérations du conseil de l’hôpital général, 11 septembre 1775.